Bordeaux Aquitaine Marine

La vie à bord de l’Annamite lors d’une traversée Toulon- Tourane en 1891

Extraits du journal d’un soldat d’infanterie de Marine (1° et 5° régiment de Marsouins de Cherbourg) communiqué par le Lt de Vaisseau Chapuis, Cdt la goélette Belle-Poule de la Marine Nationale.
« Le 12 juin 1891 à cinq heures, le détachement pour l’Indo-Chine quittait les casernes d’Infanterie de Marine des 1° et 5° régiments. En tête, ma musique jouait des marches les plus entraînantes … (ndlr : Le train met 15 h de Cherbourg à Paris, avec un arrêt à Caen. C’est ensuite le trajet Paris-Toulon, avec arrêts à Montereau, Dijon, Mâcon, Lyon, Marseille. Le voyage dure en tout cinquante heures depuis Cherbourg . « ... de la gare de Toulon on nous dirigea directement sur l’Arsenal. Une heure après nous étions tous à bord de l’Annamite … s’il n’était resté à bord que notre détachement, on n’aurait pas été trop mal, mais il en fût autrement. Le lendemain, au lever du jour, l’Annamite embarquait quatre cents hommes de Toulon (4° et 8° régiments d’infanterie de marine), ce qui donnait avec les passagers civils et officiers, l’équipage et les six cents vingt cinq hommes du détachement de Cherbourg, le chiffre respectable de treize cents passagers. A l’heure de midi de la même journée, tout le monde était installé. « l’Annamite (1) est le plus vieux des cinq transports de l’Etat qui fait la traversée de Toulon à la baie d’Along. Comme eux sa longueur est de 110 m sur 22 m de largeur. Il est le seul des cinq (*) qui soit en bois. ; ses machines, qui sont en assez mauvais état, ont une force réunie de neuf cents chevaux vapeur, sa vitesse moyenne est de 11 nœuds, qui peut aller jusqu’à 14 par un bon vent. Le bâtiment a été lancé, dit-on, en 1863.(2) ...» « … sur l’Annamite, comme sur les autres transports de l’Etat, le soldat est très mal (3). On est les uns sur les autres, mal nourris, mal couchés, faisant continuellement des corvées ; le matin, pour se débarbouiller et laver son linge, on a un petit baquet d’eau pour quarante hommes, si bien qu’après s’y être tous lavés on est aussi sale qu’avant ; on a changé de crasse, voilà tout ! « …le soldat est considéré comme faisant partie de l’équipage, et comme lui nous sommes divisés en bâbordais et tribordais. De plus, ces bordées sont divisées elles-mêmes en plats ; ces plats ou escouades sont de 9 hommes et un caporal et portent chacun un numéro d’ordre ; les numéros pairs sont bâbordais, les numéros impairs sont tribordais. Les 2 bordées ne sont jamais occupées à la même manœuvre ensemble ; pour les repas c’est la même chose ; quand une bordée est à table, l’autre est occupée sur le pont à une manœuvre quelconque. Pour le coucher, on nous avait donné en rade de Toulon des hamacs et des couvertures, que l’on devait distribuer tous les soirs après la prière. La bordée qui avait les hamacs couchait dans la batterie, tandis que l’autre qui avait les couvertures couchait sur le pont. Les premiers accrochaient leurs hamacs à des pitons placés exprès ; quant aux autres, ils cherchaient une place convenable et s’enroulaient dans leurs couvertures. Naturellement les deux bordées alternaient ; aujourd’hui c’est une bordée qui avait les hamacs, le lendemain c’est l’autre qui les avait, et vice-versa. Cette distribution du coucher ne dura pas longtemps, sous le prétexte qu’avant d’arriver à Obock qu’on avait dégradé ou perdu les objets confiés à nos soins, ils nous les ont enlevé aussitôt passé Port Saïd. Jusque là on avait pu passer une bonne nuit sur deux. Cela n’a plus été possible ; heureux celui qui pouvait dénicher un petit coin ; celui là seul pouvait dormir ; les autres cherchaient toute la nuit une place pour se coucher, et quand on croyait en avoir trouvé une, on y restait pas longtemps ; une manoeuvre venait vite nous en déloger. Vers la fin de la traversée, on se considérait comme ayant passé une bonne nuit quand on n’avait pas été dérangé plus de cinq fois. Il y a un proverbe qui dit « c’est à vivre avec les gens qu’on apprend à les connaître ». Rien n’est plus vrai ; j’en ai eu la preuve avec les marins pendant les quarante jours que j’ai passé avec eux. A terre, ces gens là sont bons garçons, et quoique pochards, ils sont toujours prêts à rendre service à tout le monde. Sur leur bateau, ce n’est plus les mêmes hommes ; à l’occasion, ils restent bien pochards, de plus ils sont brutals (sic) et insolents. J’ai vu souvent, la nuit, étant couché sur le pont, les matelots dans une manœuvre quelconque, réveiller les soldats qui les gênaient dans leur travail, à coups de pied ; ou quelquefois avec des seaux d’eau, et ensuite se faire aider par eux ; ceux qui refusaient étaient punis. Les épithètes de « régiment de fainéants, bandes de cochons, tas de mufles, biffins », etc etc…ne sont pas rares ; Vous comprendrez comme moi qu’il est dur pour des hommes qui s’en vont risquer leur vie pour le pays, pendant deux ans aux colonies, de s’entendre insulter de la sorte. Quant à la nourriture du soldat dans les transports, elle est détestable. A Port-Saïd, on avait embarqué une trentaine de bœufs, qui sont devenus malades au bout de quelques jours ; cinq de ces animaux ont été jetés à la mer, c’était déjà peu engageant ; avec cela, la viande n’était jamais bien cuite, et ne donnait qu’un mauvais bouillon. Le soir, on avait quelques haricots nageant dans une bassine d’eau chaude ; aussi, bien souvent, l’on se contentait de son morceau de pain ou de biscuit et de son quart de vin ; c’est même là les seules choses qui nous ont soutenu, et sans le vin il n’y aurait pas la moitié des hommes qui arrivait à destination. Annamite sous voiles Distribution de la journée à bord : A 5 h le réveil, une demi-heure après vient le déjeuner. Chaque homme a un quart de café avec tafia, et un biscuit de mer. Jusqu’à 10 h, lavage, des hommes, du linge et du pont. A 10 h ½, diner ; bouillon et bœuf, un quart de vin et 300 g. de pain. A 2 h, inspection pour les 2 bordées, passée par le capitaine en second ; ensuite repos jusqu’à 4 h ½, heure de la soupe du soir ; haricots, un quart de vin, et un de café ou thé, 300 g de pain. A 6 h, appel et prière du soir. Repos. Les corvées ne manquent pas, c’est le loch, la garde, la pompe, l’escarbille, le quart et le briquage du pont et de la batterie ; tout le monde en fait, mon plat, qui porte le n° 36, avait été de service de quart pendant les 15 premiers jours ; toutes les deux nuits, on veillait cinq heures, corvée qui était très douce, à côté de celle qu’on a eue ensuite. A bord on nous a mis de briquage ; tous les matins il fallût briquer le pont ou la batterie pendant deux heures, et balayer après chaque repas et avant les inspections, et cela tous les jours jusqu’à Tourane. Les jeux (cartes, loto, etc…) ne sont permis que deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, de l’inspection à la soupe du soir, les autres jours, ceux qui sont pris à jouer sont punis, les enjeux saisis et les jeux jetés à la mer. Dans les premiers jours de la traversée, un officier du bord avait réuni plusieurs jeunes gens sa-chant chanter ou déclamer, dans le but de donner des concerts le jeudi et le dimanche soir. Cet officier fournissait, comme il disait en riant, la salle de spectacle et la scène, qui était le pont, un piano et le lustre qui n’était qu’une lanterne ; maintenant, ceux qui savaient se servir d’un instrument de musique pouvaient se joindre au pianiste. Les premières fois ces concerts d’amateurs eurent assez de succès. Les officiers, les passagers et même leurs dames daignaient y assister ; puis, comme chaque fois c’étaient les mêmes airs et chansons qui reparaissaient, on finit par ne plus y aller, si bien que trois semaines après leur ouverture ces concerts étaient tombés dans l’oubli. La messe se dit tous les dimanches à neuf heures, l’autel est dressé à l’arrière. Tout le monde est libre d’y assister. Quoique formant la plus grande partie du personnel, l’espace donné à la troupe est relativement petit. Sur le pont, pour nous promener, pour respirer l’air pur qui manque dans la batterie, nous avons la partie comprise entre la dunette de l’avant et la dunette de l’arrière, ces dunettes étant réservées aux passagers de 1°, 2° et 3° classe (la troupe est considérée comme étant de 4° et 5° classe) ; si encore, dans cet espace qui nous est réservé, l’on nous laissait tranquilles, mais cela n’est pas possible, ce serait trop beau. D’abord nos sous-officiers se sont appropriés la plus belle partie de notre domaine, celle comprise entre le grand mât et la dunette de l’arrière, puis à l’avant j’ai toujours vu une vingtaine de bœufs qui prenaient également notre place ; de plus il nous est défendu de rester autour des cuisines, des prises d’air, des escaliers, des cordages, enfin il ne faut rester nulle part ; il n’y a que dans la batterie que l’on ne vient pas nous ennuyer, seulement comme il y fait une chaleur suffocante on ne peut pas y rester. Toute la journée on ne fait que monter et descendre les escaliers, ce qui met les mécaniciens et chauffeurs en colère après nous ; on leur retire l’air qu’ils peuvent recevoir par les escaliers, disent-ils. La punition la plus usitée est celle appelée « aux fers ». L’endroit où on la passe se trouve au dessous de la batterie, dans un espèce de couloir large de deux mètres ; d’un côté de ce couloir se trouvent des anneaux scellés au plancher, qui sont distancés entre eux de soixante quinze centimètres ; ces anneaux, dans lesquels on passe le bas de la jambe droite (chevilles), s’ouvrent comme des bracelets, seulement au lieu du fermoir ce sont des cadenas. Ainsi attaché on ne peut que rester assis ou couché, ce qui finit par devenir un vrai supplice quand on y reste longtemps» . NOTES du Lieutenant de vaisseau Chapuis : (1) Renseignements glanés sans doute à la popote… (2) Force est de constater que, 66 ans après, rien n’avait changé : En 1957, pour les transports de militaires du contingent de France vers l’Algérie sur le Ville d’Alger et le Sidi-Bel-Abbès, en 4° classe nous dormions à même le pont ou dans la cale, sans une couverture. La nourriture était immangeable et les marins nous traitaient en indésirables…. Seul avantage, la traversée ne durait que 36 heures.

CARACTERISTIQUES DE L’ANNAMITE

Transport-hôpital (parfois aussi nommé transport-écurie, construction composite bois et membrures en fer - système de charpente original avec deux charpentes : une en bois, l'autre en fer - système de ventilation pour l'hôpital et le faux-pont - gréement trois-mâts carrés - série 7 navires : Mytho, Bien-Hoa, Vin-Longh, Tonkin (ou Tonquin à l’époque), Shamrock, et Annamite. construit à Cherbourg - sur cale : 12-12-1872 ; lancement : 05-09-1876 mis en sercice : 06-11-1896) déplacement : 5445 t, 3100 tpl propulsion : voile et machine de 650 chn, 2600 che dimensions : 105 x 15 x 6,7 m coque en fer vitesse : 13 n armement : 2 canons de 140mm, 3 canons de 100mm, 5x4 canons pour les embarcations emménagements en transport-hôpital : 252 lits d'hôpitaux

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